Réponse
En ces temps préhistoriques le matèriel scientifique utilisé lors d'une campagne de
biologie se résumait a fort peu de choses pour des raisons de poids et surtout de finances. Comme les missions des différents laboratoires se succédaient sur plusieurs mois, les équipes embarquant ou débarquant en différents points parfois très éloignés, tout le matériel lourd (dragues, chaluts, filets à plancton, bouteilles de prélèvement d'eau, carrottiers appareils de mesure etc) devait être embarqué à Marseille en début de saison, les chercheurs apportant avec eux leur petit matèriel» et leurs cahiers de travail. Lors du retour de Calypso à Marseille, parfois plusieurs mois après le retour d'une équipe, on procédait au débarquement des échantillons récoltés (faune, flore, sédiments etc) qui filait vers les différents laboratoires concernés.
Je décrirai rapidement le travail et les emplois du temps d'une mission en Grèce en 1955 de notre laboratoire marseillais, la Station marine d'Endoûme, qui à l'époque réalisait des études de faune et de flore du fond plus divers travaux de planctonologie et de sédimentologie.
Nos missions, qui duraient en général de trois à quatre semaines, comprenaient en
général un chef de mission (soit le Professeur Jean Marie Pérès, soit son chef de travaux Jacques Picard), quatre ou cinq chercheurs de différentes spécialités (algologie, zoologie, sédimentologie) et un technicien qui était souvent un étudiant (heureux élu !). Ni Cousteau ni la Bergère, n'étaient à bord, ce point a parfois été mal compris et interprétés comme un manque d'intérêt; pour moi, au contraire je pense qu'il s'agit d'une remarquable compréhension des problêmes de la recherche : Cousteau avait ses programmes, nous les notres et il nous en laissait la liberté totale. Les rapports entre capitaine (Saout puis Maritano) et missions CNRS ont toujours été excellents. Nous ne disposions que d'un matériel lourd très réduit : quelques dragues et filets à plancton et un ou deux appareils de prélèvement. On embarquait également une énorme jarre de formol à 40%, en général fixée sur le toit de la passerelle et dans laquelle l'étudiant de service devait chaque jour aller siphonner la quantité nécessaire pour conserver les échantillons de la journée dans des bocaux à confitures (!) en verre de 2L dont on embarquait de pleines caisses !
Lorsque Calypso disposait d'un matériel à l'étude comme la « troïka » (un traineau
photographique) en 1959 nous avions évidemment la possibilité de l'utiliser. Les sondeurs ultrasonores étaient, eux aussi, extrêmement appréciés des chercheurs. La soucoupe, arrivant à la fin de cette période n''a été embarquée que pour peu de missions CNRS, par contre de nombreux chercheurs ont eu la possibilité de l'utiliser pour des sorties courtes, généralement au depart de Marseille ou de Banyuls, et là c'était le bonheur car je n'ai jamais eu cette sensation de mobilité et d'aisance à bord d'un autre engin submersible !
La plus grande partie du travail de notre laboratoire concernait les fonds meubles (sable et vase) de la surface à quelques centaines de mètres, les fonds rocheux étaient étudiés en plongée par le ou les biologistes plongeurs. Les dragages se faisaient au long de « radiales » de la côte vers le large ou entre deux points de la côte aisément repérables (pas de GPS ni même de DECCA dans la plupart de nos régions d'étude) , le dragages étant numérotés et leur positions donnée avec le maximum de précision possible. Les récoltes étaient alors triées et lavées sur le pont puis mises dans des bocaux avec de l'eau de mer formolée, toutes les informations directement disponibles étaient portées sur un cahier de stations général
Les prélèvement en plongée étaient l'heureux domaine du ou des rares biologistes
plongeurs, dont j'étais. En l'absence de temps et de méthodes modernes d'estimation
quantitative des peuplements, on choisissait un point remarquable, en général un cap ou un îlot isolé et on effectuait une coupe verticale, en travaillant du fond vers la surface de façon à bénéficier du maximum de temps d'observation pour un temps de palier minimal. La profondeur maximum dépendait de la région à étudier, elle atteignait assez facilement 60 voire 70 m, la présence sous l'eau, à nos cotés, de plongeurs du calibre de Bébert Falco , Claude Wesly, « Canoê » Kientzy , Raymond Coll et tant d'autres, étant pour nous une évidente garantie de sécurité et à part quelques rares épisodes tragi-comiques il n'y a jamais eu besoin à ma connaissance d'une seule recompression parmi les biologistes ! Nous récoltions un échantillonage de la faune et de la flore en prenant un maximum de notes sur des feuilles de plastique rigide ou de formica, dépolies avec soin au papier de verre, avec, pour écrire, un simple crayon mine de plomb entortillé dans du ruban adhésif pour empêcher le décollement du bois et attaché à l'ardoise par un fil . Une fois à bord nous reportions nos notes sur le cahier général, et mettions le matériel récolté en bocaux; nous disposions en plus d'un cahier de notes personnel sur lequel nous portions le maximum de renseignements complémentaires d'une main encore humide et souvent tremblante de froid ! Trop heureux quand on pouvait arriver à le relire sans trop de difficultés au retour ! (voir photo)
Notre matèriel « scientifique » était on ne peut plus simple : marteau et burin léger, filet de prélèvement , ardoise et crayon, point final ! Le matériel de plongée proprement dit était l' excellent tribouteilles acier de 3X5l à 150 bars que je retrouverais plus tard dans la Marine Nationale, équipé des bons vieux détendeurs CG47 à deux étages et, plus tard du Mistral. Les PMT étaient perso et apportés par chacun. Les habits de plongée personnels étaient encore rares (heureuse époque du caoutchouc mousse bien raide et de la feuille anglaise aux poignets, cheville et taille) et on utilisait en général le matèriel du bord: le fameux « vétement demi-saison » mis au point par Frédéric Dumas qui laissait les jambes et les bras nus et nous faisait ressembler à des hussards avec ses élastiques en forme de brandebourgs ! (le néoprène n'a fait son apparition que vers 1958). Pas de gilet gonflable ni de Fenzy bien sur, mais de superbes ceintures de plomb en cuir large et solide munies de plombs ronds superposables (encore une fois un produit de la remarquable imagination pratique de Frédéric Dumas). Un élément fondamental était la présence des deux chalands en aluminium qui nous donnaient une liberté de manoeuvre extraordinaire.
Le calcul des plongées se faisait aux tables GERS de l'époque (15 minutes à 40m sans palier !), pas d'ordinateur évidemment ni même de décompressimètre analogique, (un bathymètre et une montre étanche perso, achetés sur mon maigre budget d'étudiant, étaient mon bien le plus précieux).
Notre point faible, en cette moitié des années 50, était le manque de matèriel photo. Les appareils mis au point par Cousteau étaient expérimentaux, doncs souvent encombrants, fragiles et de maniement délicat, non adaptés à nos travaux qui exigeaient un matériel robuste et sur (qui n'arriva que plus tard avec la mise au point du génial Calypsophot.) Les propulseurs (il y en avait presque toujours un à bord) n'étaient que très peu utilisés. Et bien sur tout le travail reposait sur l'organisation interne de l'équipe « Calypso », souple, rodée, efficace et sympathique (bien que parfois un peu « rugueuse » pour ceux qui avaient du mal à assimiler la discipline du bord! ) et sur la sensation de sécurité inégalable que donnait la présence au fond avec nous des ses plongeurs, sans parler de la nourriture, toujours bonne et copîeuse, sans parler des veillées au carré sous le noble regard de Cambronne !
En ce qui me concerne j'ai eu la chance et l'honneur de participer (d'abord comme « préparateur » puis comme chercheur) à quatre missions en Méditerranée orientale ( 1955, 1956 et I959 ) et une sur les côtes du Brésil (1962) ainsi que d'une plongée soucoupe devant Cassis en 1960
Cahier de notes personel de MR Jacques Laborel
